Sables et dunes

 

…Décider d’une limite est la première action du peintre. Le trait, la ligne, le plan déterminent la mise en place du tableau…La seule finalité de la peinture réside dans la représentation du sujet, qu’il soit figuratif ou non. Au bout du compte il y a toujours une proposition visuelle exposée au regard de l’autre.

 

Si les années 70 furent marquées par la subversion artistique, issue des grands courants idéologiques révolutionnaires de l’époque, représentée par la figuration narrative (Fromanger, Monory, Arroyo…), les nouveaux réalistes (Raysse, Villéglé, Klein), « Support–surface » (Hantaï, Pincemin, Viallat), celles des années 80 affichent leur désir d’ouvrir les vannes pour laisser s’engouffrer toutes les formes d’expression picturales (et même anti-picturales). A cet instant tout devient possible. On assiste alors à un foisonnement de nouveaux mouvements. En France: la Figuration libre (Combas, Di Rosa, Blanchard) ; En Allemagne et aux États-Unis : le Néo-expressionnisme (Baselitz, Penck, Lupertz, Schnabel, Castelli) ; En Italie et en France : la Trans-avant-garde (Chia, Paladino, Garouste)… L’art s’écrit au jour le jour, mais cette liberté créatrice masque cependant une vague de fond plus sournoise qui cherche à balayer tout ce qui relève de « l’art classique » du passé pour imposer un nouveau concept : « L’Art contemporain » qui va rapidement devenir, dans les années 90, le nouvel art officiel, consacré et adoubé par les instances institutionnelles chargées de sa promotion. La peinture, déclarée morte, quelques décennies plus tôt par Marcel Duchamp, est alors jugée réactionnaire par les tenants de « l’Avant-garde » et du nouvel académisme dominant.

 

C’est dans ce contexte que je poursuis ma route, loin des conformismes démagogiques, à bonne distance des idées reçues, de tout pouvoir et du fait du Prince… Immergé dans l’espace de la nature, je continue d’affirmer, par ma pratique quotidienne de peintre (et non « d’artiste-plasticien »), ma vérité et la sincérité d’un métier où le savoir-faire (remplacé aujourd’hui par le faire-savoir) doit reprendre ses droits face au règne du néant et du n’importe quoi.Chaque jour j’exhausse les strates du paysage et de la figure, d’un corps de femme, des sables et des dunes, des chemins creux et de la mer, car c’est à partir de l’horizon que l’œuvre commence. Je m’appuie sur la stabilité du sol pour avancer et faire émerger de la substance. Mettre à jour de la matière c’est métamorphoser le réel dans un acte poétique en réconciliant le rêve à la réalité. Dans ce rapport au temps définit par le présent comme du passé en train de se faire, je cherche le moyen de fixer un instant.

 

Bienheureusement Marcel Duchamp et l'uniformisation des consciences n’ont pas eu raison de la peinture. Il existe encore de vrais peintres (Boubounelle, Bouvard, Dauptain, Giorda, Hadjiganev, Paquignon, Sacksick, Sécheret, Vasseur, Vinardel...) Aujourd’hui la France se place en tête de la fonctionnarisation de l’art, et comme le dit un peintre ami «… Sans doute y a-t-il dans ce pays plus de commissaires d’expositions que d’artistes en liberté… Nos vaches sacrées sont bien gardées… Tel Diogène, une lampe à la main… à travers les dédales des téléviseurs empilés et des photos volontairement floues, banales et forcément de grand format… je cherche un homme».

 

Être peintre, c’est puiser au fond de soi sa vérité, c’est regarder, scruter le réel pour en restituer l’essentiel, c’est s’engager pour affirmer ce qu’est une peinture et ce qui ne l’est pas, en se référant à l’expérience sensible, au métier, à l’intuition et à la mémoire… C’est s’inscrire dans l’intemporalité et repousser sans cesse la servitude et la mort.

 

Jacques Godin, Lesconil, juillet 2009