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07/25/2014

 

07/25/2014

LA MÉMOIRE ET LA MER*

 

 

Il est des lieux immémoriaux, si anciens qu’ils nous ramènent à l’origine des temps, d’avant le temps… Nous les voyons pour la première fois, mais ils nous semblent si familiers que nous éprouvons le sentiment étrange de les avoir toujours connus. Ce sont les lieux où souffle l’esprit. Celui du chant de l’air, du feu de la terre, du jour et de la nuit, du vent… de  la mer. Ils sont le miroir de notre existence, le reflet de notre image en exil, dans la lumière.

 

Se laisser embarquer dans l’intériorité du paysage, avec la sensation paradoxale de lui appartenir tout en y étant étranger, c’est s’inscrire dans une expérience poétique que seul l’art est capable d’exprimer. En mettant mes pas dans ceux d’Eugène Isabey et Alexandre Nozal qui m’ont précédé sur le motif, je me suis confronté à cette expérience. Immergé au cœur  de cet environnement naturel, je me suis attaché à explorer avec précision la structure des éléments organiques du paysage pour en extraire l’âme profonde, évitant ainsi les pièges de l’iconographie touristique ou du carnet de voyage illustratif.

 

Or, « il vient toujours un moment où l’on a trop vu un paysage, de même qu’il faut longtemps avant qu’on l’ait assez vu » Albert Camus, (Les noces). L’unique  solution du peintre consiste alors à s’approprier la réalité pour se détacher de la pesanteur du monde, en la restituant telle que nous la voyons tous universellement, et parallèlement, telle qu’elle nous apparaît individuellement. Double vision, périphérique et centrale, qui nous renvoie à notre histoire personnelle, et notre imaginaire intime.

 

Comme c’est souvent le cas dans mes paysages, j’ai évacué toute présence humaine. Et pourtant cette absence, donne la sensation d’une présence, qui n’est autre que celle du regardeur, le peintre ou le spectateur… de l’autre côté du miroir. Rendre visible le visible, mais aussi l’invisible, c’est surgir à autre endroit, partir à la dérive là où l’on ne s’attend pas.

Les rives de la Rance, les falaises de la Garde Guérin, la pointe du Chevet, les Ebihens, le petit et le grand Bé, firent l’objet de variations multiples, de suites qui m’ont entraîné vers des ailleurs où le mystère, mêlé au rêve, s’est agrégé dans ma peinture au hasard de mes pérégrinations solitaires. «  Comme je descendais les fleuves impassibles, je ne me sentis plus guidé par les haleurs… » Arthur Rimbaud, (Le bateau ivre).

 

Recueillies au fil de mes promenades, ces notes « colorées » sont venues accompagner le dessin précis, analytique et structuré de mes tableaux, comme des ponctuations imprimées de mes pensées. Comme toujours, la préoccupation principale, une fois la mise en place établie, réside dans l’équilibre recherché entre la matière et la couleur, et c’est par la lumière qu’elle me fut donnée.

Vu de près, la segmentation de la touche participe d’un réseau fragmenté à la manière d’un rhizome, où le dessin disparaît dans un imbroglio  dense, au profit d’une vibration morcelée des plans colorés, qui relève d’une abstraction formelle proche du puzzle. Avec le recul, la représentation se structure et  le sujet apparaît transfiguré, doté d’une  facture que l’on peut qualifier de réalisme atmosphérique. Preuve que la peinture est bien « Cosa mentale » selon l’expression de Léonard de Vinci, une réorganisation du sensible, comme l’a si bien expliqué le grand historien d’art Daniel Arasse.

 

… Un soir, longeant la cote, entre Saint-Malo et Cancale, je me suis arrêté face à la petite île du Guesclin. Il y avait un peu de bruine et le ciel était chargé de nuages. Quelques goélands tournoyaient au dessus des chevaux d’écume et seul le bruit des vagues faisait écho à mes divagations crépusculaires. « Écoute, écoute… dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le cœur à l’heure… » J’ai écouté, écouté longtemps… et je suis allé à l’ouest de ma mémoire… loin… vers l’horizon inaccessible de mes pensées où apparaît parfois le fantôme Jersey « celui qui vient les soirs de frime, te lancer la brume en baisers... »

Et la mer m’est revenue avec ses étoiles au clair de lune… Au bord de l’amour, la baie s’est ouverte à mes pieds et j’ai levé l’ancre, pour mettre à la voile…Cap à l’ouest… Salut Léo…

 

 

 

* La mémoire et la Mer est une chanson emblématique de Léo Ferré qu’il écrivit sur l’île du Guesclin où il vécu. C’est là qu’il découvrit ce phénomène naturel qu’est « le fantôme Jersey » une sorte de ligne brumeuse que l’on distingue sur la ligne d’horizon, faisant croire à une émanation fantomatique de l’île de Jersey. Leo  y campe le décor mystérieux de ce long poème, une virée en mer avec son ami Lochu pendant laquelle ils remontent un bar dans leur filet, dont les écailles brillent à la lune comme une constellation argentée. Véritable ode à la mer, cette extraordinaire chanson m’accompagne depuis longtemps. Comme le dit Leo « Je sais bien que la vie est là ».

 

 

07/18/2014

 

Né le 25 mars 1961, Laurent Dauptain vit et travaille à Cachan. Diplômé de l’École Nationale des Beaux-Arts de Paris en 1981 et des Arts Décoratifs en 1983, il obtient une maîtrise d’esthétique en 1984. Médaille d’or du Salon des artistes français en 1997, il remporte le prix de la fondation Taylor en 2001, celui des peintres de l’armée en 2003 et Ferdinand Cormon en 2012.

Après deux expositions personnelles en 2007 et 2011 à Pont-l’Abbé, la galerie présente aujourd’hui une trentaine d’oeuvres récentes : des acryliques et huiles sur toile, des techniques mixtes sur papier. L’ensemble se compose essentiellement d’une série d’autoportraits, de paysages maritimes de la côte et des ports du Sud-Finistère. En contrepoint, des natures mortes d’une indicible fluidité complètent le parcours.

Depuis 1981, Laurent Dauptain développe une facture picturale très personnelle. Encré dans la réalité contemporaine son travail figuratif s’oriente principalement autour d’une thématique axée sur l’autoportrait, le paysage, les vues urbaines, les périphéries de villes, les bâtiments industriels mais aussi les marines et les natures mortes.

Dans ses compositions, les sujets apparaissent plus ou moins floutés. L’ample superposition de touches juxtaposées leur confère une certaine dynamique, les rend distants, voir vibrants et énigmatiques. Connu et reconnu pour ses multiples autoportraits qu’il réalise depuis plus de trente-cinq ans, il ne cesse de traduire par une démarche introspective l’éphémère de sentiments comme l’angoisse, la joie, la peur où la nostalgie tout en traquant la fuite inexorable du temps. Sa peinture vigoureuse condense à la fois l’énergie et la fulgurance. À partir de la captation fugitive

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